– Est-ce que tu veux que je te raconte une histoire ? Regarde ! C’est le printemps ! Les pâquerettes sortent de terre, elles ouvrent leurs pétales, et dégagent un doux parfum de fraîcheur. Et puis tu lèves les yeux et… Oh ! Des papillons ! C’est la saison où ils déploient leurs ailes et leurs couleurs, ils dansent dans les airs, ils font les beaux. La rencontre entre le papillon et la pâquerette semble inévitable. Mais observe bien. Tu vois comme le papillon flirte avec la pâquerette ? Le voilà qui s’impose à elle, qui se pose sur elle. Il ne prend que ce qu’elle a de plus sucré et uniquement ce dont il a besoin pour se nourrir. Une fois, deux fois, trois fois… Il flirte déjà avec une autre.

– Et toi ?

#MauvaiseHerbe– Moi ? Je suis un coquelicot. Je fleuris partout, y compris entre les pierres et sur les champs de bataille. Je n’ai pas besoin qu’on m’aide à pousser, je déteste les engrais. Et je n’ai pas besoin qu’on me défende contre la Nature, tout ce qui La tue me tue aussi, je déteste les pesticides. En fait je déteste tout ce qui relève de l’invention des hommes que l’on dit civilisés. Je suis libre, et sauvage ! Parfois solitaire. Parfois tu pourras me trouver au milieu des plantes nourricières comme les blés ou les tournesols. Parfois tu me trouveras au milieu des plantes médicinales, celles qu’on appelle les mauvaises herbes, comme les pissenlits. Mais la plupart du temps, tu me verras au milieu des hautes herbes en bordure du chemin, tu sais, celles qui ne sont pas très entretenues. Par contre, je ne pousse que très rarement au milieu des pâquerettes. Je crois que je leur ferais de l’ombre, ce qui n’est pas très bon pour elles.

– Alors ça veut dire que tu ne flirtes pas avec les papillons ?

– En mon cœur je contiens un suc puissant, capable de guérir les maladies mentales ou nerveuses. Ce suc peut emmener ton Esprit dans de grandes transes. Tu sais, pendant un temps, je me suis cru être une pâquerette. Alors les papillons venaient flirter avec moi. Et moi je les voyais tomber comme des mouches, tentant désespérément de comprendre pourquoi dès qu’ils m’approchaient ils mouraient subitement. En fait, mon suc s’avère aussi être une drogue puissante, et mortelle quand on n’est pas de taille à le supporter ou qu’on ne connaît pas ses propres limites… J’ai pourtant vécu une grande histoire d’amour avec un papillon. Un papillon de nuit. Il n’a jamais cherché à me butiner, il m’avait juste choisi. La nuit, il vivait ses aventures dont il ne m’a jamais vraiment rien raconté. Au petit matin, il venait se coucher doucement au milieu de mes pétales. L’un contre l’autre, nous passions la journée ensemble jusqu’à son prochain départ. Il me laissait vivre mes rêves d’immensité et je le protégeais pour lui permettre de se ressourcer de ses virées dans le noir de la nuit. Je l’aimais passionnément. Il me donnait l’impression d’être un semblable, sous une autre apparence, plus animale évidemment. Dans le fond, nous étions aussi libres et secrets l’un que l’autre. Tu sais ce que j’aimais par-dessus tout chez lui ? Quand je pliais, il ne tombait pas. Quand je changeais de direction au gré du vent, il accompagnait mes mouvements. On aurait dit que rien ne lui faisait perdre son équilibre. Il n’a pas une couleur aussi ardente que la mienne, mais sous son apparente simplicité, il a une grande force à l’intérieur. Nos essences s’accordaient bien. Mais à force de le porter sans cesse, ma tige s’est abîmée, elle est si fragile. Quand il a vu que je n’étais plus assez solide pour le soutenir, il s’est senti coupable de mon état et il est subitement parti. Moi j’étais triste que mon besoin de lumière lui brûle les ailes. C’est là que nous étions différents lui et moi. Il est évident maintenant que ce partenariat là signifie un rapport de force impossible et destructeur. Nous nous revoyons de temps en temps le temps d’un instant. Nous retrouvons nos repères, nous partageons cette même tendresse qu’avant, mais si nos destins s’entrecroisent, ils sont bien distincts. On parle beaucoup maintenant, je lui rappelle que sa nature n’est pas de rester prisonnier d’une fleur, mais de voler. Et lui me rappelle que ma nature n’est pas de porter le monde, mais de le rendre un peu plus coloré.

– Mais alors, qui flirte avec toi maintenant?

– Malheureusement, ou heureusement, tu ne peux pas me cueillir, sous peine de me voir mourir entre tes doigts de manière quasi instantanée. Certains ont tenté de le faire quand même, en faisant cela ils m’ont manqué de respect. Les pauvres ! Ils ont vécu une amère déception et sont repartis avec cette étrange sensation en eux d’être passés à côté de quelque chose de rare, ou d’avoir tué quelque chose d’insaisissable. De rage d’avoir perdu le contrôle, ils m’ont souvent jeté face contre sol, sans savoir qu’ils offraient alors au vent l’opportunité de répandre les nombreuses graines que je contiens, me permettant ainsi de repousser de plus belle. Pour me posséder, il faut apprendre à connaître ma nature profonde, et la respecter. J’ai besoin de mon espace et de mes vastes horizons. Pour m’aimer, tu dois accepter d’élargir les tiens, et apprécier t’asseoir à mes côtés. Tu pourras me raconter tes histoires, ou partager avec moi la musique de l’Âme du Monde et son image au travers du paysage. Je ne parle pas, ainsi tu peux mieux t’écouter. Si tu veux me toucher, fais-le délicatement, comme pour me bercer. Et protège-moi des tempêtes, tu me garderas plus longtemps avec toi. Les tempêtes sont les seules qui ont le pouvoir de me tuer et de faire pourrir mes graines en même temps, je les redoute beaucoup. En échange, je t’offrirai ma présence si particulière, en suivant les saisons. Tu pourras me regarder danser dans le vent ou sous la pluie. Tu me verras poser pour des peintres ou servir l’inspiration des poètes. Est-ce que tu aimes regarder les étoiles ? Si tu as faim, je peux te nourrir. Si tu parviens à prélever le suc en mon coeur, ce sera un grand voyage. Si un jour, tu as envie de parcourir un autre chemin, s’il-te-plaît pars sans te retourner. Je te laisserai Être, libre et sauvage, fier de t’avoir transmis un peu de ce que je suis, d’avoir semé quelques graines en toi. Mais pour être honnête, je rêve de voir la maison d’un jardinier pousser juste à côté de moi. Être abrité par les murs de l’une et laisser l’autre prendre soin de moi. Et toi? Qui es-tu? Quel est ton rêve ? Tu veux bien me raconter ton histoire? Je te vois sourire depuis que tu es à mon contact, mais n’en aimes pas moins les pâquerettes et les papillons pour autant. C’est en les suivant eux que tu as quitté le bruit et l’agitation de la ville et que tu es parvenu jusqu’à moi n’est-ce pas ? Nous renaissons tous à chaque printemps.

© Emilie Briffod

Photo « Mauvaise herbe » © L’Apprenti Fleuriste